Kadhafi: tapis rouge-sang ?

Publié le par blog-question-actu

                                                                          

                                                                                                                                                       

                             Nicolas SARKOZY et Mouammar KADHAFI

 

 

La tente est déjà prête. On attend maintenant les amazones, voire, dit-on, les chameaux. Le Colonel Kadhafi débarque à Paris avec son cortège baroque et sulfureux et, en entrant, il est prié de s'essuyer les pieds du sang de ses forfaits.


La France est-elle devenue un paillasson des droits de l'homme? L'expression vient, non pas du pire ennemi de Sarkozy mais d'un membre de son propre gouvernement: Rama Yade, qui a déjà baissé le ton depuis ce matin. Depuis ses interviews choc de RTL et surtout du Parisien. D'ailleurs, dans la foulée, elle était convoquée à l'Elysée pour un recadrage dont elle est ressortie sans mot dire, mais, en y regardant de près, on aurait sans doute vu une pointe de rougeur sur la joue.


Realpolitik et gros sous d'un côté, beaux sentiments de l'autre, le débat n'est pas neuf. Roland Dumas y a été confronté, en tant qu'ancien ministre des affaires étrangères. Il connaît Kadhafi par coeur, pour l'avoir rencontré plus de 20 fois! Dès 83, le Président Mitterrand l'envoyait en tant qu'émissaire secret à Tripoli pour renouer le contact, et calmer la situation avec le Tchad. Déjà à l'époque, raconte-t-il, Kadhafi avait demandé, en échange de sa bonne volonté, une rencontre avec François Mitterrand. Elle aura lieu un peu plus tard en Crête.

Entendre parler Roland Dumas est à la fois passionnant et desespérant. Passionnant parce qu'il raconte, de l'intérieur, ces grands rendez-vous où, croit-on, se joue l'avenir du monde, derrière un rideau tiré. Les petites anecdotes, les comportements si humains de ces personnages hors du commun. Desespérant parce qu'il explique aussi comment l'on "règle" la question des droits de l'homme. En gros, nous dit-il, c'est le mistigri qu'on refile, juste avant de partir, au sous-secrétaire qui passe dans le coin, et qui sera chargé de transmettre une vague liste dont tout le monde se fiche. Ah bon... c'est encore comme ça? "Mais bien sûr, ça ne change pas". Et, ajoute-t-il, quand on fait de la diplomatie, on assume.

Allusion pas du tout voilée à l'actuel ministre des affaires étrangères. Il faut dire que, le matin même, Bernard Kouchner a expliqué qu'il serait à Bruxelles. Mieux encore, Jean-François Copé qui a une réunion avec son groupe parlementaire, et qui donc ne pourra être présent au moment de la venue du Colonel Kadhafi à l'Assemblée. "Lâcheté" tranche Roland Dumas. A double titre. Non seulement, dit-il, les représentants de la République se doivent d'être là pour recevoir les invités de la République. Mais, en plus, ils donnent de faux prétextes pour justifier leur absence. ""Ca ne m'étonne pas", conclut-il à propos de Bernard Kouchner. "Il a été mon Secrétaire d'Etat et je connais sa... formation!".

 

 

Roland DUMAS, ancien Ministre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                              

 

                                                       Mikaël BARAH, chercheur à l'IRIS

 

 

Photo:  Ibo Sipa Press

Publié dans blogquestionactu

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

marc 30/12/2007 15:10

Enfin, un petit dernier pour finir, écrit de la plume d’Amine Lotfi, pour le quotidien algérois El-Watan : "Tout près du chéquier libyen"
"En accueillant le chef de l’Etat lybien, la France ne fait que profiter de son retour en grâce diplomatique...et de ses milliards de dollars. Le dirigeant lybien entame, à partir du 10 décembre, une visite officielle de cinq jours en France. Cette visite - dont Paris escompte de substantielles retombées financières - soulève une vague de violentes protestations de la part de l’opposition parlementaire et des organisations des droits de l’homme, qui jugent le colonel Kadhafi indésirable. Les autorités françaises ne semblent nullement embarrassées pour autant par ce vacarme politico-médiatique qui ne devrait pas compromettre la signature de gros contrats avec Tripoli. Le président français, Nicolas Sarkozy, s’est d’ailleurs montré pragmatique en assurant à son invité, lors du tout récent sommet Union européenne-Afrique à Lisbonne, qu’il était le bienvenu. Le colonel Kadhafi se rendra donc à Paris - selon une formule désormais consacrée - "en ami", c’est-à-dire en n’en pensant pas moins, car il est parfaitement informé des tirs croisés dont il fait l’objet.
Pour lui aussi, le ton est au réalisme et à la conclusion de contrats qui amélioreront l’image de la Libye sur la scène internationale. Et, de fait, l’heure n’est plus où le colonel Kadhafi était voué aux gémonies tant par l’Europe que par l’Amérique, prêtes désormais à commercer avec une Libye revenue en grâce depuis qu’elle a affirmé qu’elle renonçait à développer des armes de destruction massive, en 2003, et qu’elle a dédommagé les victimes des attentats au-dessus du Niger, en 1989, et de Lockerbie (Ecosse), en 1998, qui avaient frappé des avions civils. Depuis cette date, le colonel Kadhafi a reçu la quasi-onction du président Bush lui-même et il est redevenu parfaitement fréquentable pour l’ensemble des capitales, dans un contexte où le réalisme économique prime sur bien d’autres considérations.
Le président français avait d’ailleurs souligné, à Lisbonne, qu’il encouragerait "le retour à la respaectabilité internationale" du colonel Kadhafi. Le rapprochement entre Paris et Tripoli avait connu un temps fort, cet été, lors de l’épisode de la libération des infirmières bulgares détenues en Libye. En contrepartie du geste du colonel Kadhafi, Paris aurait pris un certain nombre d’engagements, en particulier dans le domaine du nucléaire civil. La France est désireuse d’exporter sa nouvelle génération de réacteurs et de vendre dans le monde ses nouvelles technologies. Mais l’un des objectifs de la visite du dirigeant libyen en France concernerait des contrats d’armement et plus particulièrement d’avions de chasse Rafale, que l’industrie aéronautique française peine à placer. La Libye serait l’un des rares pays, pour ne pas dire le seul, à acquérir ce matériel de combat, qui fera son apparition dans une région qui a bien d’autres priorités. A cet égard, la visite du colonel Kadhafi est déjà tout bénéfice pour la France et son industrie militaire. Même s’il est peu probable que le dirigeant libyen ait droit, en retour, à des bains de foule sur les Champs-Elysées."

marc 29/12/2007 18:10

Et en voici un autre, un peu plus long, écrit par Joseph Hanimann pour le Frankfurter Allgemeine Zeitung : "Kadhafi scelle la fin des intellectuels"
"On savait depuis longtemps que, même en France, les protestations d’intellectuels ont perdu de leur impact. On vient d’en avoir la confirmation. Au beau milieu du tollé suscité par la visite d’Etat de l’autocrate libyen Kadhafi, Bernard Kouchner a eu une phrase lourde de sens. Le temps est venu des négociations politiques, a-t-il déclaré, où les principes moraux n’incarnent qu’une demi-vérité. Realpolitik ? Non : pour le ministre que la politique étrangère sans scrupule de Sarkozy rend de plus en plus nerveux, l’autre demi-vérité est celle des résultats concrets - libération des infirmières bulgares en été, visite d’Etat en automne. Il faut regarder vers l’avant. Donc, oui, realpolitik.
Avec cette visite de Kadhafi, Sarkozy met à rude épreuve la conscience et l’intégrité morale de ses partisans issus des rangs intellectuels. Des personnalités qui n’ont jamais penché en sa faveur et qui, face à ses réussites concrètes de ces dernières semaines, ne pipaient plus mot recommencent soudain à donner de la voix. "Dans le pays des droits de l’homme, il y a là quelque chose qui ne passe pas", déclare Bernard-Henri Lévy : "On n’invite pas en visite d’Etat un grand terroriste ou un preneur d’otages international."
Ce n’est pas le fait que l’on reçoive un dictateur qui serait scandaleux, mais la manière de le faire, "avec la pompe protocolaire et de surcroît pour la journée internationale des droits de l’homme", s’insurge Pascal Bruckner. On ne trouverait là que peu de traces de la rupture annoncée avec l’ancien cynisme d’Etat. Faut-il donc reprendre les appels à la protestation ? "Plus que jamais", assure Bruckner, "plus on crie fort, plus on a de chance d’être entendu, y compris par Sarkozy."
La pilule est dure à avaler pour ceux qui avaient soutenu le candidat Sarkozy, tel André Glucksmann. Jamais on ne les a aussi peu entendus. L’empressement du président français à féliciter Vladimir Poutine pour sa victoire aux élections parlementaires russes a déjà été une "déception" pour le philosophe. Aujourd’hui, il juge désastreux que Kadhafi se voie offrir une tribune politique à l’Elysée et à l’Assemblée nationale. Les intellectuels français tels Glucksmann étaient habitués à voir réagir les hommes politiques à leurs protestations. Le mépris et la suffisance de Sarkozy bousculent leurs vieux schémas.
Toutefois, les protestations les plus violentes contre la visite d’Etat du dirigeant libyen ne sont pas venues des cercles d’intellectuels mais du gouvernement lui-même. Le commentaire sans ambiguïté de la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme, Rama Yade, pour qui la France "n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang et de ses forfaits", a largement été repris par les opposants à cette visite. C’est là qu’apparaît la véritable "rupture" du nouveau président. Son gouvernement ne détermine pas seulement la politique du pays, il fournit en prime la critique. La realpolitik à laquelle Sarkozy initie les vieux idéalistes et ses nouveaux alliés ne se déploie pas dans la discrétion feutrée des salons gouvernementaux mais dans les médias, où les intellectuels étaient autrefois chez eux. Le problème est que cette conduite nuit autant à la crédibilité des intellectuels qu’à celle du président."

marc porta 29/12/2007 18:10

En parlant de la visite de cinq jours du nouveau grand ami de la France, voici un court extrait d’un article signé Massimo Nava pour le Corriere della Sera :
"Au lendemain de son élection, Nicolas Sarkozy avait promis que la France serait "du côté des opprimés du monde" ; or il a été le premier chef d’Etat à féliciter Vladimir Poutine pour la victoire de Russie unie aux législatives. En visite à Pékin, le président français, faisant allusion à Taïwan et au Tibet, a rappelé qu’"il n’y a qu’une seule Chine". Préoccupé, comme on peut le comprendre, par le sort d’Ingrid Betancourt, il a reçu avec les honneurs le président du Venezuela, Hugo Chavez. Reconnaissant pour la libération des infirmières bulgares, il a chaleureusement accueilli le leader lybien Muammar Kadhafi. Aux naïfs et aux idéalistes on répondra que cette logique de politique étrangère incarnée aujourd’hui par Nicolas Sarkozy a pour nom realpolitik. On peut protester haut et fort quant au sort fait à la Tchétchénie, mais c’est de Russie que proviennent gaz et pétrole. On peut être solidaire des moines birmans, mais leur avenir dépend de la Chine et de l’Inde, les nouveaux géants de la planète. C’est ce qu’a si bien compris Nicolas Sarkozy."